Lettre ouverte à Sud Ouest

Le 30 novembre, Sud Ouest a publié une sorte de « mise au point » – intégralement reproduite ci-dessous en gras – rédigée par le « médiateur » du journal, Thierry Magnol.

Je sais pas vous, mais moi, le fait de vouloir clore de manière péremptoire ce débat qui n’en est pas un, ça m’a fait flamber mon eczéma (migration de la paupière vers les paupiettes, pour ceux qui ont suivi) (bon appétit).

Alors je réponds.

Et je réponds ici, parce qu’après tout, Sud Ouest publie tranquille Emile chez lui en pantoufles, alors je vois pas pourquoi moi aussi, je ferais pas ma grosse feignasse planquée dans ma forteresse en poils de chat. C’est dit.

1/ Sud Ouest a révélé dans son édition de mercredi qu’au tribunal de Mont-de-Marsan, pendant une audience d’assises au cours de laquelle était jugée une personne pour tentative de meurtre, deux magistrats (le vice-procureur et l’assesseur) ont échangé des dizaines de tweets railleurs. Des extraits de ces tweets ont été publiés et les noms des deux protagonistes révélés dans nos colonnes.

Un complexé du bulbe, qui se décrit lui-même comme :

(pour information, on pourrait traduire par « Hipster. Bloggeur »)

a vomi un « article » longuement élaboré et pour lequel il avait froidement préparé le buzz.
Explication : il a créé un compte Twitter le 19 novembre, et à dessein, puisque l’ensemble de sa TL révèle qu’il tweete peu, et jamais pour ses propres articles parus dans Sud Ouest. Sauf… sauf le 27 novembre, à 11:21, pour un article paru une heure plus tôt. Ensuite, sa TL sera exclusivement consacrée à son « article » sur nos deux magistrats landais, depuis le teasing d’avant publication jusqu’aux réponses narquoises aux twittos choqués. Une TL en dit beaucoup sur les intentions des gens, et celle de Vincent Dewitte est très éloquente : il s’est inscrit sur Twitter pour mieux pister ses cibles.

Soit dit en passant, #JDCJDR puisqu’il s’agit de votre HT favori, mais @vdewitte témoigne de l’absolu manque de sérieux de votre corps de métier, puisque le 22 novembre à 15h41, soit à une heure de bureau – puisque @vdewitte aime à dévoiler à tout l’Internet mondial qu’il travaille pour Sud-Ouest – ce qui nous permet de déduire que Vincent Dewitte parlait d’un collègue, il tweetait :

Voilà qui témoigne d’un esprit d’intolérance primaire, de propos à la limite de l’incitation à la haine raciale, qui en outre ont l’affront d’être écrits publiquement puisque le compte de @vdewitte n’est pas protégé. Il va de soi que mon enquête est corroborée de manière totalement objective par mon propre point de vue, croisé avec #monanalyse à moi, i-e dans les règles de l’art du journalisme méridiano-occidental.

Sur le fond, Sud Ouest nous parle d’une audience d’assises dont, jusqu’à cet « article », nous ne connaissions ni le fond, ni la décision qui y a été rendue. Donc Sud Ouest juge utile de préciser que les tweets ont été échangés dans un contexte dont on nous donne le détail et même le jugement (alors que le délai d’appel court toujours, hein mais bon, on n’est pas à une approximation près), parce que la gravité de l’acte dépend de la gravité des faits qui sont jugés. D’ailleurs, il est bien connu que tweeter pendant une audience de proxi où des voisins se battent pour un mètre de grillage, c’est pas grave. Voilà un raisonnement très adulte, bravo Sud Ouest.

Ensuite, il faut savoir que l’article est paru mardi soir sur le site sudouest.fr, mais mercredi matin sur le papier, c’était une seconde mouture qui était publiée. Sur le net, un « article » qui ressemble à une dépêche AFP rédigée par un stagiaire qui ne maîtrise pas encore très bien l’objectivité journalistique. Sur le journal papier, c’est une page intégrale (avec une très grosse photo pour pallier le manque de fond et protéger la nature des encres couleur blindées de métaux lourds), emplie d’un texte très agressif, qui dévoile l’identité des deux magistrats, nom, prénom, fonction, et juridiction d’exercice.

Entre les deux, notre Vincent Dewitte, grand gagnant du « Qui veut épouser mon tweet ? » local, s’est amusé à teaser ses victimes et ses lecteurs potentiels, comme un chat s’amuse avec le mulot qu’il va dégommer d’un coup de griffe : le 27 novembre à 19h26, il tweete :

L’article sera publié sur le site à 20h05. Oui, ça s’appelle du teasing, ou de la tactique commerciale, ou du « je te montre d’abord un téton, et tu verras le nichon si t’es sage »

D’ailleurs, dix minutes plus tard, c’en est trop, il s’est excité lui-même devant la glace, et n’y tenant plus :

A 20h15, demi-orgasme :

(notez qu’il ne connaît pas l’usage de bit.ly, mais passons)

Clairement, de la grande mise en scène. Du vrai travail de journaliste.

2/ Ceci a suscité un vif débat sur le web, sur les réseaux sociaux (sur Twitter notamment), au sein de la magistrature, mais aussi au sein de la profession journalistique. Il y a d’un côté ceux qui considèrent que « Sud Ouest » a fait son travail en pointant du doigt des comportements laissant planer un doute sur la façon dont s’exerce la justice. Et de l’autre côté ceux qui estiment que notre journal n’a pas à divulguer ce type d’information, certains l’assimilant même à une forme de délation.

Ceci a suscité une levée de boucliers de la part de la twittosphère, qui, emplie de personnes sensées et cultivées qui y trouvent un défouloir pour leurs professions souvent ardues, s’est trouvée choquée par ce genre de « révélations choc ». Parce que les gens qui utilisent Twitter savent que tout y est fondé sur le pseudonyme, à raison ; sur la possibilité qu’offre le microblogging de parler de soi sans jamais dire qui l’on est.

Il y a d’un côté ceux qui considèrent que le travail d’un quotidien régional est d’aller chercher des faits à sensation, qu’une fois avérés par simple dénonciation ils livrent en pâture au petit peuple vindicatif. Cela s’appelle le journalisme « rubrique des chiens écrasés ».

Et de l’autre côté, ceux qui estiment que le travail d’un journal est d’aller chercher des faits, de les avérer par une enquête de leurs propres services, puis d’en livrer une explication (bonne ou mauvaise, peu importe), certains assimilant même cela à une forme de probité professionnelle.

3/ C’est un peu ce que semble penser Céline Guibert, une lectrice girondine, qui nous écrit ceci :« Je suis outrée par ce que je viens d’apprendre : vos journalistes dénoncent désormais des particuliers qui échangent des tweets potaches concernant leur vie professionnelle pendant leur temps libre et de manière parfaitement anonyme. (…) Si c’est là l’idée que vous vous faites de la liberté de la presse ou du devoir d’informer, vous feriez mieux de (re)lire Albert Londres. »

C’est un peu ce que semble penser une lectrice qui a donné son nom, mais qui si elle avait usé d’un pseudo, aurait été annoncée par celui-ci dans cet article sans que vous l’accompagniez de son identité réelle, n’est-ce pas ? #JDCJDR

4/ Les lecteurs sont évidemment libres de porter le jugement qu’ils veulent sur la façon dont « Sud Ouest » a agi dans cette affaire. Mais le médiateur se doit de rappeler le contexte et notamment de préciser que les faits ne relèvent pas de la vie privée. Les tweets ont été envoyés par des magistrats dans l’exercice de leur fonction au cours d’une audience de cour d’assises à laquelle nous assistions.

Les lecteurs sont évidemment libres de s’apercevoir ou non que Sud Ouest a plutôt non agi dans cette affaire, préférant compter sur le buzz qu’elle allait créer, plus que sur la fidélité à la charte journalistique. D’ailleurs, en fait de contexte, il faudrait songer à rappeler que l’entreprise Sud Ouest va très mal, qu’elle entame un plan de redressement, et qu’il relève des capacités d’un cochon rescapé de Cuba de comprendre que Sud Ouest a vu du pain béni dans cette possibilité de faire exploser les visites sur son site et les ventes de ses exemplaires papiers.

Les tweets ont été envoyés par des magistrats hors l’exercice de leurs fonctions puisqu’en suspension d’audience, par ailleurs audience de cour d’assises à laquelle vous assistiez afin de pouvoir remplir vos colonnes d’une nouvelle affaire glauque dont raffole le lecteur de base, celui que vous prenez pour un pauvre pigeon. A ce propos, il faudra songer un jour à remercier cette institution judiciaire qui vous fournit tous les jours 70 % du contenu de vos torchons (n’oubliez pas non plus les taupes que vous employez à commettre le délit de divulgation du secret de l’instruction, #JDCJDR). A titre informatif, c’est Noël dans pas longtemps, et les chocolats ça fait toujours bien plaisir.

5/ Par ailleurs les tweets, même expédiés sous un pseudonyme, ne sont pas des messages privés comme les mails et les SMS, mais des messages publics puisqu’ils sont consultables par tout le monde. À aucun moment la révélation de telles pratiques ne peut être assimilée à de la délation. Il en aurait été évidemment tout à fait différemment s’il s’était agi de mails envoyés dans le cadre de la vie privée.

Par ailleurs, veillez à ne pas constamment distordre le discours de ceux qui vous critiquent, cher Médiateur sans doute diplômé du brevet des collèges option Réflexion ARDP (Au Ras Des Pâquerettes) : la délation a consisté, en l’espèce, à fournir les nom, prénom et juridiction d’exercice des deux détenteurs de ces comptes Twitter. Et vous aviez parfaitement compris que ce ne sont pas les faits de twittage, mais bien la divulgation des identités qui pose un grave problème (sans compter l’inutilité journalistique, mais nous y reviendrons)

La révélation de pratiques s’appelle de la dénonciation.

La révélation de l’identité à des fins méprisables ou dans le but de nuire s’appelle de la délation. Je vous rappelle au passage que le délateur, ou sycophante, est rémunéré pour son agissement. Dans un souci de transparence, j’ose espérer que vous informerez vos lecteurs du prix de la pige chez vous.

6/ Concernant la façon dont « Sud Ouest » a procédé, Pierre Sabathié, chef d’agence départementale des Landes, précise : « Lorsque nous avons pris connaissance des faits, nous avons contacté le procureur de Mont-de-Marsan et le président du tribunal de grande instance pour vérifier nos informations. Ni l’un ni l’autre n’étaient au courant. Nous avons ensuite contacté les personnes concernées pour recueillir leur réaction et dans le but d’apporter un traitement équitable et équilibré de l’information. »

Concernant la façon dont Sud-Ouest a procédé, le chef d’agence départementale des Landes précise que lorsqu’il a pris connaissance de l’intention de Vincent Dewitte, et qu’il y a entraperçu l’immense buzz qu’elle pourrait enclencher, et les ors, et les paillettes, et la gloire, et les call-girls qu’un tel article pourrait leur apporter, il a contacté le Procureur et le Président du TGI. Il a donc contacté, autrement que par les voies prévues par les Codes, le Siège et le Parquet en fonctions afin de leur demander si une rumeur était fondée.

Je souhaite m’arrêter là : Sud Ouest évoque l’absence de professionnalisme, voire la rupture des frontières, des magistrats. Soit. Mais, sur la foi d’une « enquête » menée par un pigiste qui se dit journaliste « à ses heures perdues » (qu’on imagine donc lui-même diplômé en photographies derrière le bar, en surf, en duckfaces de sa partenaire et en épagneuls bretons – quand ce n’est pas en photographies non floutées de plaques d’immatriculation), le journal Sud Ouest semble avoir lui-même fait fi des cette sacro sainte rigidité judiciaire derrière laquelle il se cache puisqu’est allé à titre personnel (je vous précise que Sud Ouest est une personne morale et que je suis donc fondée à employer cette formulation – parce que j’ai l’impression que vous ne connaissez pas bien le droit, quand même…) demander à des chefs de juridiction en exercice des avis et des informations sur une affaire susceptible de mener à l’ouverture d’une procédure.

Pourquoi ne pas être allé vérifier auprès des sources, comme tous les journalistes ? Pourquoi être allé risquer de commettre le délit d’entrave à la justice, sinon pour « rapporter » ? Mais si vous connaissiez un peu votre sujet, vous sauriez que pour introduire une procédure, il faut faire une requête au Procureur, et que pour aboutir, il faut témoigner d’un intérêt personnel, direct et légitime à l’affaire. Vous n’étiez pas dans ce cadre. Vous prouvez donc là que vous étiez dans le pur cadre du « MaîKresse y a Tintin qu’a fait une bêtise ». Pour un peu, vous auriez pu ajouter un #JDCJDR dans votre petite conversation avec les chefs de juridiction. Voilà qui est adulte, bravo.

Et donc, c’est seulement ensuite que vous avez contacté les personnes concernées. Les sources, donc, puisque les screens concernent leurs propres tweets. Dans le but d’apporter un traitement… complètement à l’envers de l’information.

7/ On peut donc considérer que le travail journalistique a été effectué dans les règles.

Vous pouvez donc considérer qu’il n’y a là aucun travail journalistique, et que si règles il y a, elles sont les vôtres propres, qui consistent à dire : « RÀB des règles ». Dans ce cas, je vous conseille tout de même de mettre un tampon, parce que ça peut laisser de sales traces.

8/ Une question peut toutefois se poser : pourquoi avoir révélé l’identité des deux protagonistes alors qu’ils agissaient sous pseudonyme ? « Mont-de-Marsan est une petite juridiction. En audience, il ne peut y avoir qu’un faible nombre de magistrats concernés, ceux qui dépendent de la cour d’appel de Pau. Et il nous a semblé logique de ne pas laisser peser le soupçon sur des personnes qui n’étaient pas concernées. »

Une question peut toutefois se poser : est-ce qu’il existe chez Sud Ouest des personnes douées de raison ? Mont-de-Marsan est une petite juridiction. La suite logique de cette affirmation, c’est « donc ça va se savoir », et vous semblez effectivement vous en préoccuper.

Donc, si je poursuis votre raisonnement, la rédaction s’est dit : « Puisque ça va se savoir, il faut dévoiler les identités, comme ça tout le monde verra très bien de qui il s’agit » (parce qu’à l’inverse, dans une grande juridiction, tout le monde se ficherait du nom puisque personne ne verrait de qui il s’agit). Bien. Et il vous a semblé logique, plutôt que de laisser peser le soupçon, de concentrer une attaque. Parce qu’en employant ces termes, vous avouez à demi-mot qu’il s’agit bien d’une véritable accusation dirigée contre deux personnes en particulier. On en revient à : pourquoi ne pas avoir déposé une requête pour laisser agir l’institution ? Ah, oui. Parce que vous n’êtes pas dans l’article 31 du CPC. Donc vous vous êtes orientés vers l’article 29 de la loi de 1881 : la machine judiciaire populaire. Drôlement plus rapide et bien plus efficace.

9/ Rappelons ici ce que recommande la charte éditoriale de « Sud Ouest » : « En matière de faits divers et d’actualité judiciaire, la règle est la publication de l’identité des personnes participant aux faits rapportés, sauf dans les cas d’exception prévus par la loi. Dans les cas où la publication d’une identité pourrait entraîner des conséquences indésirables (humiliation de victimes, polémiques indues, mise en cause du journal, etc.), le journaliste évalue le bien-fondé de la publication avec le responsable d’édition ou un membre de l’encadrement. »

Rappelons ici que la charte éditoriale de Sud Ouest est bien étrangement rédigée ; la règle est la publication de l’identité des personnes, sauf dans les cas d’exception prévus par la loi… qu’on ne mentionne pas autrement. En revanche, flot d’exemples pour les cas d’exception prévus par Sud Ouest, par interprétation de la loi :
humiliation (oui mais que des victimes, hein, le reste des gens, bof – à ce propos, #LeSaviezVous ? dans une procédure judicaire il n’ y a pas que des victimes et un auteur ! c’est fou ! ),
polémiques indues (comme PAR EXEMPLE taper sur l’institution judiciaire, merci, mais venez enquêter sur les conditions de travail dans une juridiction avant d’abreuver les braves gens de conceptions qui sont celles du Tiers-Etat face aux robins durant la Révolution Française),
mise en cause du journal (on imagine que Vincent Dewitte a dû, bien au contraire, être félicité par son chef de rédaction),
etc.

Toute publication est supposée être bien fondée. Si la question se pose, c’est que vous n’avez pas fait votre travail de journaliste.

10/ Là encore, la rédaction a respecté les principes déontologiques de « Sud Ouest », mais elle aurait pu tout aussi bien opter pour un choix différent.

Là encore, votre rédaction a témoigné d’une déontologie somme toute littérale : elle s’est appliqué à elle-même ce qui lui était convenable à elle.

Sauf que cela, ça s’appellerait de l’autodéontologie. Et ça n’existe pas.

 

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