Mère Méditerranée

Je suis venue dans l’idée de faire une course un peu originale, plus poétique que toutes les autres. Être Edmond Dantès, reproduire sa fuite, mais en combinaison et en 2017. Le seul enjeu auquel je ne cesse de penser dans le bateau qui nous amène au château d’If, c’est cette barrière horaire qui pourrait m’empêcher de finir. C’est le but dans toutes les courses que je fais : finir. Peu importe comment, peu importe en combien de temps, je veux juste arriver, terminer ce que j’ai commencé.

Nous sommes tous à l’eau lorsque le signal est lancé. Je suis loin du bouillon, je m’émerveille de ce que des tas de petits poissons continuent tranquillement leur activité quotidienne autour des rochers. Je n’ai jamais nagé une course dans la mer. En quelques minutes, j’acquiers mon rythme habituel de nage ; la seule difficulté consiste à toujours me repérer, pour ne pas perdre le chemin. Rapidement, je me sens seule au monde. C’est à la fois un plaisir intense, et une angoisse.

Mais l’angoisse n’est pas due à la solitude ; elle apparaît à mesure que je m’éloigne de tout rivage. Elle vient du plus profond de moi-même. Lorsque je nage, je pense beaucoup.
Je pense à ce que je suis en train d’accomplir. La symbolique de cet événement m’apparaît subitement, aussi limpide que l’eau dans laquelle je nage.

« La mer est le cimetière du château d’If. » chap. XX
Réaliser qu’on est réellement en train de s’enfuir. Le château d’If, la prison, l’enfermement, et autour la mer. Ma tête, fortifiée, cernée, et autour, ma mer.
Être portée sur une île par cette mer. Construire soi-même la forteresse pour se protéger d’elle, pour ne pas être engloutie. Mais ainsi, n’en plus pouvoir sortir. Elle a fait rouler sur le rivage des pierres qu’une à une j’ai assemblées moi-même.
Elle n’est pas menaçante, cette mer. Elle n’est pas agitée, elle n’est pas violente, elle est même superbe. Belle à couper le souffle. Une mer que l’on aime, que l’on admire, que l’on respecte. Mais dont on sait qu’elle est salée, qu’elle porte en elle des courants irrésistibles. Qu’elle peut changer de visage. Qu’elle est dangereuse.

« Il nageait cependant, et déjà le château terrible s’était un peu fondu dans la vapeur nocturne : il ne le distinguait pas, mais il le sentait toujours. » chap. XXI
Je fuis ma prison avec la mer. Je ne l’affronte pas, ses bras me transportent autant qu’ils me retiennent. J’ai saisi son paradoxe. Elle me fait avancer, mais je bats l’eau de mes pieds et la perce de mes mains. Elle me fait flotter, mais à la moindre seconde d’inattention je bois la tasse. Le goût du sel imprègne ma bouche. Nager, c’est ce que je sais faire de mieux. Je m’aperçois qu’en nageant je la maîtrise, j’utilise son énergie pour fuir son emprise.

La côte est lointaine, je ne sais même pas ce qui m’attend là-bas. Je ne sais pas où est le portique d’arrivée, je ne sais pas si je vais dans la bonne direction. Tout ce que je sais, c’est que je dois arriver à travers elle. Si je n’y parviens pas seule, je n’aurai pas perdu ; c’est elle qui aura gagné.

Loin dans mon enfance, ma peur panique de n’avoir pas pied a cédé le jour où j’ai compris que je faisais corps avec l’eau. J’aime l’eau, j’aime cette sérénité que j’y éprouve, cette absence totale de la moindre peur. J’ai longtemps fait un rêve étrange, où des mètres d’eau me séparent de la surface. Dans ce rêve, je sais que je vais devoir prendre ma respiration avant d’avoir atteint l’air libre, et l’angoisse atteint son paroxysme au moment où, par réflexe, j’inspire. Entrent alors dans ma cage thoracique des litres d’eau, et je m’aperçois que je respire, comme dans l’air. Et je me réveille.

« Une heure s’écoula, pendant laquelle Dantès, exalté par le sentiment de la liberté qui avait envahi toute sa personne, continua de fendre les flots dans la direction qu’il s’était faite. » chap. XXI
Je nage sans effort, mon corps n’existe pas. Tout se joue dans ma tête.
Je zigzague au gré des bouées qui apparaissent et disparaissent. La mer est calme, mais les vaguelettes sont tout juste à la hauteur de mes yeux et m’empêchent de voir où je vais. Insidieuse, silencieuse, elle ne m’empêchera pas d’avancer ; mais elle ne me guidera pas non plus.

Je ne sais pas quelle heure il est. Je ne sais pas depuis combien de temps je nage, je ne sais pas quelle distance il me reste à parcourir. Tout est silencieux, je n’entends que le ressac régulier contre mes oreilles.

A l’arrivée, je suis sourde à la terre. La lumière m’aveugle, je ne saisis pas les visages, les objets. Je titube, ma mémoire n’enregistre plus.

Et j’ai envie de crier lorsque, quelques minutes plus tard, je me réveille, que mes poumons se déploient en station debout.

Envie de pleurer, aussi, parce que c’est allé trop vite, parce que le sable me fait mal aux pieds, parce que je voulais rester là-bas, dans cet entre-deux où je n’avais pas à choisir entre la prison derrière et la liberté devant, cet entre-deux où il faisait si bon flotter.
Rester dans le ventre de la mer.

Et sentir que l’on vient de s’accomplir en en sortant.

C’est donc cela, renaître ?

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