Mère Méditerranée

Je suis venue dans l’idée de faire une course un peu originale, plus poétique que toutes les autres. Être Edmond Dantès, reproduire sa fuite, mais en combinaison et en 2017. Le seul enjeu auquel je ne cesse de penser dans le bateau qui nous amène au château d’If, c’est cette barrière horaire qui pourrait m’empêcher de finir. C’est le but dans toutes les courses que je fais : finir. Peu importe comment, peu importe en combien de temps, je veux juste arriver, terminer ce que j’ai commencé.

Nous sommes tous à l’eau lorsque le signal est lancé. Je suis loin du bouillon, je m’émerveille de ce que des tas de petits poissons continuent tranquillement leur activité quotidienne autour des rochers. Je n’ai jamais nagé une course dans la mer. En quelques minutes, j’acquiers mon rythme habituel de nage ; la seule difficulté consiste à toujours me repérer, pour ne pas perdre le chemin. Rapidement, je me sens seule au monde. C’est à la fois un plaisir intense, et une angoisse.

Mais l’angoisse n’est pas due à la solitude ; elle apparaît à mesure que je m’éloigne de tout rivage. Elle vient du plus profond de moi-même. Lorsque je nage, je pense beaucoup.
Je pense à ce que je suis en train d’accomplir. La symbolique de cet événement m’apparaît subitement, aussi limpide que l’eau dans laquelle je nage.

« La mer est le cimetière du château d’If. » chap. XX
Réaliser qu’on est réellement en train de s’enfuir. Le château d’If, la prison, l’enfermement, et autour la mer. Ma tête, fortifiée, cernée, et autour, ma mer.
Être portée sur une île par cette mer. Construire soi-même la forteresse pour se protéger d’elle, pour ne pas être engloutie. Mais ainsi, n’en plus pouvoir sortir. Elle a fait rouler sur le rivage des pierres qu’une à une j’ai assemblées moi-même.
Elle n’est pas menaçante, cette mer. Elle n’est pas agitée, elle n’est pas violente, elle est même superbe. Belle à couper le souffle. Une mer que l’on aime, que l’on admire, que l’on respecte. Mais dont on sait qu’elle est salée, qu’elle porte en elle des courants irrésistibles. Qu’elle peut changer de visage. Qu’elle est dangereuse.

« Il nageait cependant, et déjà le château terrible s’était un peu fondu dans la vapeur nocturne : il ne le distinguait pas, mais il le sentait toujours. » chap. XXI
Je fuis ma prison avec la mer. Je ne l’affronte pas, ses bras me transportent autant qu’ils me retiennent. J’ai saisi son paradoxe. Elle me fait avancer, mais je bats l’eau de mes pieds et la perce de mes mains. Elle me fait flotter, mais à la moindre seconde d’inattention je bois la tasse. Le goût du sel imprègne ma bouche. Nager, c’est ce que je sais faire de mieux. Je m’aperçois qu’en nageant je la maîtrise, j’utilise son énergie pour fuir son emprise.

La côte est lointaine, je ne sais même pas ce qui m’attend là-bas. Je ne sais pas où est le portique d’arrivée, je ne sais pas si je vais dans la bonne direction. Tout ce que je sais, c’est que je dois arriver à travers elle. Si je n’y parviens pas seule, je n’aurai pas perdu ; c’est elle qui aura gagné.

Loin dans mon enfance, ma peur panique de n’avoir pas pied a cédé le jour où j’ai compris que je faisais corps avec l’eau. J’aime l’eau, j’aime cette sérénité que j’y éprouve, cette absence totale de la moindre peur. J’ai longtemps fait un rêve étrange, où des mètres d’eau me séparent de la surface. Dans ce rêve, je sais que je vais devoir prendre ma respiration avant d’avoir atteint l’air libre, et l’angoisse atteint son paroxysme au moment où, par réflexe, j’inspire. Entrent alors dans ma cage thoracique des litres d’eau, et je m’aperçois que je respire, comme dans l’air. Et je me réveille.

« Une heure s’écoula, pendant laquelle Dantès, exalté par le sentiment de la liberté qui avait envahi toute sa personne, continua de fendre les flots dans la direction qu’il s’était faite. » chap. XXI
Je nage sans effort, mon corps n’existe pas. Tout se joue dans ma tête.
Je zigzague au gré des bouées qui apparaissent et disparaissent. La mer est calme, mais les vaguelettes sont tout juste à la hauteur de mes yeux et m’empêchent de voir où je vais. Insidieuse, silencieuse, elle ne m’empêchera pas d’avancer ; mais elle ne me guidera pas non plus.

Je ne sais pas quelle heure il est. Je ne sais pas depuis combien de temps je nage, je ne sais pas quelle distance il me reste à parcourir. Tout est silencieux, je n’entends que le ressac régulier contre mes oreilles.

A l’arrivée, je suis sourde à la terre. La lumière m’aveugle, je ne saisis pas les visages, les objets. Je titube, ma mémoire n’enregistre plus.

Et j’ai envie de crier lorsque, quelques minutes plus tard, je me réveille, que mes poumons se déploient en station debout.

Envie de pleurer, aussi, parce que c’est allé trop vite, parce que le sable me fait mal aux pieds, parce que je voulais rester là-bas, dans cet entre-deux où je n’avais pas à choisir entre la prison derrière et la liberté devant, cet entre-deux où il faisait si bon flotter.
Rester dans le ventre de la mer.

Et sentir que l’on vient de s’accomplir en en sortant.

C’est donc cela, renaître ?

A LOUER

Cher propriétaire parisien, bonjour,

Je viens de voir ton annonce proposant un logement à louer, sur un site d’annonces de particulier à particulier parce qu’à 26 ans et après 8 déménagements en 7 ans je refuse toujours de devoir lâcher l’équivalent d’un mois de loyer à une agence immobilière dont la tâche a consisté à te téléphoner à ma place.

D’ailleurs, « j’ai vu » est un bien grand mot.

Aussi devrais-je plutôt dire « j’ai entraperçu une lueur d’espoir malgré l’inflammation oculaire que me cause ma recherche de logement à Paris au rythme de 5h d’internet tous les soirs en rentrant du travail », mais c’est un peu long à lire je crois, et je ne veux surtout pas retarder ta lecture du 48ème mail en réponse à ton annonce postée il y a 12 minutes.

Ainsi donc, ton annonce m’intéresse.

Disons qu’elle a l’avantage de se démarquer, en ce que tu proposes un espace habitable muni d’une cloison, et crois-moi, propriétaire, ça m’a frappée.

Jusqu’ici, je m’étais dit que c’était sans doute une pratique moderne que de faire pipi tout en remuant la ratatouille ; en regard de cela, le logement que tu proposes a beau être un tantinet ringard, il a au moins le mérite de lutter contre le développement de l’obésité. D’autant que « situé au 7ème sans ascenseur », c’est très intéressant pour ne jamais avoir les jambes lourdes. (#TeamDoctissimo)

Alors je voulais quelques précisions, quand même, parce que tu ne mets pas de photos. Je sais, c’est très compliqué, de mettre des photos sur l’internet, à une époque comme la nôtre. Seulement, il faut que tu comprennes quelque chose, propriétaire : c’est compliqué de connaître l’objet d’un contrat quand on ne sait pas à quoi il ressemble.

Mets-toi à ma place : quand tu vas au supermarché avec un bandeau sur les yeux, es-tu bien sûr que ce que tu saisis dans les rayons est une boîte de conserve de petits pois ? Peux-tu vraiment t’assurer qu’il ne s’agisse pas de choux de Bruxelles ?

Et bien pour un appartement c’est pareil. Alors même s’il faut prendre une photo où on ne verra que la cuvette des toilettes, prends-là. (#TeamInstagram)

On n’est pas idiots, les locataires, on sait parfaitement que dans un appartement de 20 m² c’est compliqué d’avoir suffisamment de recul. On t’en voudra pas, on fera nous-même un puzzle reconstitutif à partir du bout de cuvette, du coin d’évier et de la latte de parquet devant le radiateur.

Bien. Donc d’une part, je voudrais savoir où est la troisième pièce de ton trois-pièces. Parce que quand tu écris « séjour, chambre, cuisine », tu es parfaitement conscient que la cuisine n’est pas une pièce, en ce sens qu’on ne peut pas dormir dedans, à moins de rentrer très tard et très ivre chez soi.

Ensuite, je voudrais savoir si tu requérais une taille maximale de locataire. Personnellement, je fais 1,70m, et je me posais la question de savoir si ta précision « mansardé » n’allait pas poser un problème ; 25m² au sol, ça passe, si je vis couchée (et tout le monde sait que pour vivre heureux il faut vivre couché, la Nature est bien faite) ; mais 12 m² loi Carrez ça implique une certaine organisation, par exemple.

D’autre part, je souhaite connaître le mode de chauffage de cet appartement ; il semblerait que 800€ hors charges constitue la règle pour se loger à Paris, mais tu comprends bien qu’y ajouter 150 € de charges (pour l’entretien de l’ascenseur, j’imagine… oh wait.) et 140 € d’EDF parce que ce sont des convecteurs électriques et que ton appartement est de classe énergétique W, soit tout de suite plus ennuyeux.

Un peu comme quand, à l’achat d’un vernis à ongles, il faut ajouter la base, le top coat et le bain dissolvant. (#TeamVernis)

À présent parlons finances.

Tu mentionnes un « dossier » avec de « sérieuses références ». Je souhaite savoir ce que tu entends par là.

En effet, de manière générale, un dossier fait référence ou bien à l’Administration, ou bien aux dernières photos à poil sur la table de ton patron durant la Saint Sylvestre. Je n’ai pas de photos à poil de mon patron, en revanche je suis assez coutumière des dossiers papier avec des cotes et des sous-cotes. Je sais même faire des dossiers dont la reliure consiste en une armoire à volets, j’espère que ça te mettra en confiance.

Pour ce qui est des sérieuses références, renseignements pris, il semblerait qu’à l’instar de tes petits camarades, tu souhaites avoir connaissance de mes 38 derniers bulletins de salaire, de mes 4 derniers avis d’imposition, de mon contrat de travail à durée indéterminée avec mention manuscrite de son irrévocabilité absolue pendant 58 ans, et d’une attestation de ma banque disant que je possède un compte près d’être délocalisé aux îles Caïman.

Cela me paraît légitime. Bien que particulier, ton statut de propriétaire immobilier te donne évidemment le droit de connaître l’ensemble de mon état civil et de ma situation administrative et financière.

Tu m’objecteras sans doute qu’il s’agit avant tout pour toi d’obtenir toutes les informations utiles afin de te garantir que je serai toujours en mesure de payer le loyer, ce que je comprends tout à fait, encore que je ne saisisse pas très bien pourquoi, si tu es si craintif, tu n’as toujours pas songé à prendre une assurance loyers impayés. Il faut savoir être prévoyant jusqu’au bout, propriétaire, réfléchis !

D’ailleurs, moi, quand je vais à la piscine, je demande toujours au maître nageur de me produire son BNSSA, son contrat de travail, ses 3 dernières analyses sanguines et le ticket de caisse de son maillot de bain. On sait jamais.

En outre, tu demandes des garants, au pluriel.

Permets-moi ici de te corriger, ne le prends pas mal, mais on dit une caution.

D’ailleurs, on ne demande pas de verser une caution mais un dépôt de garantie, tu confonds tout, c’est pénible un peu.

Donc mes cautions doivent être mes parents selon toi. Il est vrai que dans le monde de Candy, les parents sont deux, et ils s’aiment très fort, ils ont un compte joint et gagnent le triple du salaire de leur fille – qui à 26 ans n’a d’ailleurs toujours pas la notion de l’argent et ne peut certainement pas être autonome (en plus, EN PLUS c’est une fille) – puisqu’ils sont vieux mais pas trop, sinon ils seraient à la retraite et ce serait plus compliqué.

Je te remercie de contribuer à la stabilité de la société en refusant de parler aux gens qui n’ont pas un papa et une maman (on ne ment pas aux enfants, etc.) et qui ont l’affront de voir ce seul parent gagner si ce n’est l’équivalent, du moins à peine plus qu’eux. À terme, on est en droit de se poser la question : depuis quand la classe moyenne se permettrait-elle d’envoyer ses enfants vivre ailleurs avant leur 30ème anniversaire ? Inadmissible.

Tu as raison, je comprends, il vaut mieux avoir pour locataire une étudiante en arts plastiques de 18 ans munie de parents exilés fiscaux, qui fera sa crise d’adolescence l’année prochaine et t’obligera à engager une procédure en référé expulsion, suivie d’une autre procédure de recouvrement de créance auprès de ses anciens, plutôt qu’une brave petite fonctionnaire qui sait où elle en est et en sera certainement encore au même point dans un an.

Ainsi donc, il faut en venir à la visite que tu proposes tel jour à telle heure en mentionnant l’adresse du logement.

Je souhaite savoir si ce dernier est proche d’un parc ou d’un square pour planter ma tente, étant entendu que nous serons très certainement 350 candidats et qu’il vaut mieux être premier, un peu comme pour les dédicaces de Justin Bieber à la FNAC.

D’autre part, peux-tu me dire s’il y aura un rouleau à tickets comme à la CAF ? Je ne voudrais pas rater bêtement mon tour.

En second lieu, j’espère que cela ne te chagrinera pas que je ne vienne pas forcément en personne, mais que par exemple je délègue la visite à une amie.

Je sais que tu aimerais juger sur pièce, et qu’il est vrai que l’on peut connaître l’avenir d’un contrat simplement en regardant une personne (existe-t-il une étude à ce sujet ? Sait-on si les rousses ont un pouvoir d’achat supérieur aux poivre et sel ? est-ce qu’avoir les dents du bonheur implique d’être mieux en mesure d’honorer mensuellement un loyer ?), mais le fait est qu’avant toi, j’ai un autre propriétaire. C’est dur à entendre, je sais, mais je n’arrive pas à Paris ab initio, vois-tu, j’avais une vie, avant toi. Je vis à quelques 500km de là, et il me semble déraisonnable d’engager un aller-retour en TGV pour venir visiter un appartement plus courtisé que Jeanne-Antoinette Poisson en 1745.

Un aller-retour en TGV, c’est l’équivalent de ma facture d’EDF et de téléphone réunies, pour te prouver que j’ai le sens des priorités.

Voilà, je crois que c’est tout, j’attends avec impatience ta réponse, qui ne viendra sans doute jamais, puisque le minimum légal de politesse qui consiste à répondre aux mails que l’on reçoit suite à une annonce semble faire exception aux propriétaires parisiens (je te précise que tu es le 18ème que je contacte depuis 15 jours, et qu’un seul d’entre vous a cru bon de devoir répondre que malheureusement son appartement avait été loué – celui-là je lui aurais roulé une pelle tant j’étais heureuse d’avoir une preuve que ma messagerie fonctionnait bien) ; si tu as un peu de temps j’aimerais que tu m’expliques pourquoi vous y dérogez, un jour.

Bien cordialement,

Gros bisous.

Solinette.

Lettre ouverte à Sud Ouest

Le 30 novembre, Sud Ouest a publié une sorte de « mise au point » – intégralement reproduite ci-dessous en gras – rédigée par le « médiateur » du journal, Thierry Magnol.

Je sais pas vous, mais moi, le fait de vouloir clore de manière péremptoire ce débat qui n’en est pas un, ça m’a fait flamber mon eczéma (migration de la paupière vers les paupiettes, pour ceux qui ont suivi) (bon appétit).

Alors je réponds.

Et je réponds ici, parce qu’après tout, Sud Ouest publie tranquille Emile chez lui en pantoufles, alors je vois pas pourquoi moi aussi, je ferais pas ma grosse feignasse planquée dans ma forteresse en poils de chat. C’est dit.

1/ Sud Ouest a révélé dans son édition de mercredi qu’au tribunal de Mont-de-Marsan, pendant une audience d’assises au cours de laquelle était jugée une personne pour tentative de meurtre, deux magistrats (le vice-procureur et l’assesseur) ont échangé des dizaines de tweets railleurs. Des extraits de ces tweets ont été publiés et les noms des deux protagonistes révélés dans nos colonnes.

Un complexé du bulbe, qui se décrit lui-même comme :

(pour information, on pourrait traduire par « Hipster. Bloggeur »)

a vomi un « article » longuement élaboré et pour lequel il avait froidement préparé le buzz.
Explication : il a créé un compte Twitter le 19 novembre, et à dessein, puisque l’ensemble de sa TL révèle qu’il tweete peu, et jamais pour ses propres articles parus dans Sud Ouest. Sauf… sauf le 27 novembre, à 11:21, pour un article paru une heure plus tôt. Ensuite, sa TL sera exclusivement consacrée à son « article » sur nos deux magistrats landais, depuis le teasing d’avant publication jusqu’aux réponses narquoises aux twittos choqués. Une TL en dit beaucoup sur les intentions des gens, et celle de Vincent Dewitte est très éloquente : il s’est inscrit sur Twitter pour mieux pister ses cibles.

Soit dit en passant, #JDCJDR puisqu’il s’agit de votre HT favori, mais @vdewitte témoigne de l’absolu manque de sérieux de votre corps de métier, puisque le 22 novembre à 15h41, soit à une heure de bureau – puisque @vdewitte aime à dévoiler à tout l’Internet mondial qu’il travaille pour Sud-Ouest – ce qui nous permet de déduire que Vincent Dewitte parlait d’un collègue, il tweetait :

Voilà qui témoigne d’un esprit d’intolérance primaire, de propos à la limite de l’incitation à la haine raciale, qui en outre ont l’affront d’être écrits publiquement puisque le compte de @vdewitte n’est pas protégé. Il va de soi que mon enquête est corroborée de manière totalement objective par mon propre point de vue, croisé avec #monanalyse à moi, i-e dans les règles de l’art du journalisme méridiano-occidental.

Sur le fond, Sud Ouest nous parle d’une audience d’assises dont, jusqu’à cet « article », nous ne connaissions ni le fond, ni la décision qui y a été rendue. Donc Sud Ouest juge utile de préciser que les tweets ont été échangés dans un contexte dont on nous donne le détail et même le jugement (alors que le délai d’appel court toujours, hein mais bon, on n’est pas à une approximation près), parce que la gravité de l’acte dépend de la gravité des faits qui sont jugés. D’ailleurs, il est bien connu que tweeter pendant une audience de proxi où des voisins se battent pour un mètre de grillage, c’est pas grave. Voilà un raisonnement très adulte, bravo Sud Ouest.

Ensuite, il faut savoir que l’article est paru mardi soir sur le site sudouest.fr, mais mercredi matin sur le papier, c’était une seconde mouture qui était publiée. Sur le net, un « article » qui ressemble à une dépêche AFP rédigée par un stagiaire qui ne maîtrise pas encore très bien l’objectivité journalistique. Sur le journal papier, c’est une page intégrale (avec une très grosse photo pour pallier le manque de fond et protéger la nature des encres couleur blindées de métaux lourds), emplie d’un texte très agressif, qui dévoile l’identité des deux magistrats, nom, prénom, fonction, et juridiction d’exercice.

Entre les deux, notre Vincent Dewitte, grand gagnant du « Qui veut épouser mon tweet ? » local, s’est amusé à teaser ses victimes et ses lecteurs potentiels, comme un chat s’amuse avec le mulot qu’il va dégommer d’un coup de griffe : le 27 novembre à 19h26, il tweete :

L’article sera publié sur le site à 20h05. Oui, ça s’appelle du teasing, ou de la tactique commerciale, ou du « je te montre d’abord un téton, et tu verras le nichon si t’es sage »

D’ailleurs, dix minutes plus tard, c’en est trop, il s’est excité lui-même devant la glace, et n’y tenant plus :

A 20h15, demi-orgasme :

(notez qu’il ne connaît pas l’usage de bit.ly, mais passons)

Clairement, de la grande mise en scène. Du vrai travail de journaliste.

2/ Ceci a suscité un vif débat sur le web, sur les réseaux sociaux (sur Twitter notamment), au sein de la magistrature, mais aussi au sein de la profession journalistique. Il y a d’un côté ceux qui considèrent que « Sud Ouest » a fait son travail en pointant du doigt des comportements laissant planer un doute sur la façon dont s’exerce la justice. Et de l’autre côté ceux qui estiment que notre journal n’a pas à divulguer ce type d’information, certains l’assimilant même à une forme de délation.

Ceci a suscité une levée de boucliers de la part de la twittosphère, qui, emplie de personnes sensées et cultivées qui y trouvent un défouloir pour leurs professions souvent ardues, s’est trouvée choquée par ce genre de « révélations choc ». Parce que les gens qui utilisent Twitter savent que tout y est fondé sur le pseudonyme, à raison ; sur la possibilité qu’offre le microblogging de parler de soi sans jamais dire qui l’on est.

Il y a d’un côté ceux qui considèrent que le travail d’un quotidien régional est d’aller chercher des faits à sensation, qu’une fois avérés par simple dénonciation ils livrent en pâture au petit peuple vindicatif. Cela s’appelle le journalisme « rubrique des chiens écrasés ».

Et de l’autre côté, ceux qui estiment que le travail d’un journal est d’aller chercher des faits, de les avérer par une enquête de leurs propres services, puis d’en livrer une explication (bonne ou mauvaise, peu importe), certains assimilant même cela à une forme de probité professionnelle.

3/ C’est un peu ce que semble penser Céline Guibert, une lectrice girondine, qui nous écrit ceci :« Je suis outrée par ce que je viens d’apprendre : vos journalistes dénoncent désormais des particuliers qui échangent des tweets potaches concernant leur vie professionnelle pendant leur temps libre et de manière parfaitement anonyme. (…) Si c’est là l’idée que vous vous faites de la liberté de la presse ou du devoir d’informer, vous feriez mieux de (re)lire Albert Londres. »

C’est un peu ce que semble penser une lectrice qui a donné son nom, mais qui si elle avait usé d’un pseudo, aurait été annoncée par celui-ci dans cet article sans que vous l’accompagniez de son identité réelle, n’est-ce pas ? #JDCJDR

4/ Les lecteurs sont évidemment libres de porter le jugement qu’ils veulent sur la façon dont « Sud Ouest » a agi dans cette affaire. Mais le médiateur se doit de rappeler le contexte et notamment de préciser que les faits ne relèvent pas de la vie privée. Les tweets ont été envoyés par des magistrats dans l’exercice de leur fonction au cours d’une audience de cour d’assises à laquelle nous assistions.

Les lecteurs sont évidemment libres de s’apercevoir ou non que Sud Ouest a plutôt non agi dans cette affaire, préférant compter sur le buzz qu’elle allait créer, plus que sur la fidélité à la charte journalistique. D’ailleurs, en fait de contexte, il faudrait songer à rappeler que l’entreprise Sud Ouest va très mal, qu’elle entame un plan de redressement, et qu’il relève des capacités d’un cochon rescapé de Cuba de comprendre que Sud Ouest a vu du pain béni dans cette possibilité de faire exploser les visites sur son site et les ventes de ses exemplaires papiers.

Les tweets ont été envoyés par des magistrats hors l’exercice de leurs fonctions puisqu’en suspension d’audience, par ailleurs audience de cour d’assises à laquelle vous assistiez afin de pouvoir remplir vos colonnes d’une nouvelle affaire glauque dont raffole le lecteur de base, celui que vous prenez pour un pauvre pigeon. A ce propos, il faudra songer un jour à remercier cette institution judiciaire qui vous fournit tous les jours 70 % du contenu de vos torchons (n’oubliez pas non plus les taupes que vous employez à commettre le délit de divulgation du secret de l’instruction, #JDCJDR). A titre informatif, c’est Noël dans pas longtemps, et les chocolats ça fait toujours bien plaisir.

5/ Par ailleurs les tweets, même expédiés sous un pseudonyme, ne sont pas des messages privés comme les mails et les SMS, mais des messages publics puisqu’ils sont consultables par tout le monde. À aucun moment la révélation de telles pratiques ne peut être assimilée à de la délation. Il en aurait été évidemment tout à fait différemment s’il s’était agi de mails envoyés dans le cadre de la vie privée.

Par ailleurs, veillez à ne pas constamment distordre le discours de ceux qui vous critiquent, cher Médiateur sans doute diplômé du brevet des collèges option Réflexion ARDP (Au Ras Des Pâquerettes) : la délation a consisté, en l’espèce, à fournir les nom, prénom et juridiction d’exercice des deux détenteurs de ces comptes Twitter. Et vous aviez parfaitement compris que ce ne sont pas les faits de twittage, mais bien la divulgation des identités qui pose un grave problème (sans compter l’inutilité journalistique, mais nous y reviendrons)

La révélation de pratiques s’appelle de la dénonciation.

La révélation de l’identité à des fins méprisables ou dans le but de nuire s’appelle de la délation. Je vous rappelle au passage que le délateur, ou sycophante, est rémunéré pour son agissement. Dans un souci de transparence, j’ose espérer que vous informerez vos lecteurs du prix de la pige chez vous.

6/ Concernant la façon dont « Sud Ouest » a procédé, Pierre Sabathié, chef d’agence départementale des Landes, précise : « Lorsque nous avons pris connaissance des faits, nous avons contacté le procureur de Mont-de-Marsan et le président du tribunal de grande instance pour vérifier nos informations. Ni l’un ni l’autre n’étaient au courant. Nous avons ensuite contacté les personnes concernées pour recueillir leur réaction et dans le but d’apporter un traitement équitable et équilibré de l’information. »

Concernant la façon dont Sud-Ouest a procédé, le chef d’agence départementale des Landes précise que lorsqu’il a pris connaissance de l’intention de Vincent Dewitte, et qu’il y a entraperçu l’immense buzz qu’elle pourrait enclencher, et les ors, et les paillettes, et la gloire, et les call-girls qu’un tel article pourrait leur apporter, il a contacté le Procureur et le Président du TGI. Il a donc contacté, autrement que par les voies prévues par les Codes, le Siège et le Parquet en fonctions afin de leur demander si une rumeur était fondée.

Je souhaite m’arrêter là : Sud Ouest évoque l’absence de professionnalisme, voire la rupture des frontières, des magistrats. Soit. Mais, sur la foi d’une « enquête » menée par un pigiste qui se dit journaliste « à ses heures perdues » (qu’on imagine donc lui-même diplômé en photographies derrière le bar, en surf, en duckfaces de sa partenaire et en épagneuls bretons – quand ce n’est pas en photographies non floutées de plaques d’immatriculation), le journal Sud Ouest semble avoir lui-même fait fi des cette sacro sainte rigidité judiciaire derrière laquelle il se cache puisqu’est allé à titre personnel (je vous précise que Sud Ouest est une personne morale et que je suis donc fondée à employer cette formulation – parce que j’ai l’impression que vous ne connaissez pas bien le droit, quand même…) demander à des chefs de juridiction en exercice des avis et des informations sur une affaire susceptible de mener à l’ouverture d’une procédure.

Pourquoi ne pas être allé vérifier auprès des sources, comme tous les journalistes ? Pourquoi être allé risquer de commettre le délit d’entrave à la justice, sinon pour « rapporter » ? Mais si vous connaissiez un peu votre sujet, vous sauriez que pour introduire une procédure, il faut faire une requête au Procureur, et que pour aboutir, il faut témoigner d’un intérêt personnel, direct et légitime à l’affaire. Vous n’étiez pas dans ce cadre. Vous prouvez donc là que vous étiez dans le pur cadre du « MaîKresse y a Tintin qu’a fait une bêtise ». Pour un peu, vous auriez pu ajouter un #JDCJDR dans votre petite conversation avec les chefs de juridiction. Voilà qui est adulte, bravo.

Et donc, c’est seulement ensuite que vous avez contacté les personnes concernées. Les sources, donc, puisque les screens concernent leurs propres tweets. Dans le but d’apporter un traitement… complètement à l’envers de l’information.

7/ On peut donc considérer que le travail journalistique a été effectué dans les règles.

Vous pouvez donc considérer qu’il n’y a là aucun travail journalistique, et que si règles il y a, elles sont les vôtres propres, qui consistent à dire : « RÀB des règles ». Dans ce cas, je vous conseille tout de même de mettre un tampon, parce que ça peut laisser de sales traces.

8/ Une question peut toutefois se poser : pourquoi avoir révélé l’identité des deux protagonistes alors qu’ils agissaient sous pseudonyme ? « Mont-de-Marsan est une petite juridiction. En audience, il ne peut y avoir qu’un faible nombre de magistrats concernés, ceux qui dépendent de la cour d’appel de Pau. Et il nous a semblé logique de ne pas laisser peser le soupçon sur des personnes qui n’étaient pas concernées. »

Une question peut toutefois se poser : est-ce qu’il existe chez Sud Ouest des personnes douées de raison ? Mont-de-Marsan est une petite juridiction. La suite logique de cette affirmation, c’est « donc ça va se savoir », et vous semblez effectivement vous en préoccuper.

Donc, si je poursuis votre raisonnement, la rédaction s’est dit : « Puisque ça va se savoir, il faut dévoiler les identités, comme ça tout le monde verra très bien de qui il s’agit » (parce qu’à l’inverse, dans une grande juridiction, tout le monde se ficherait du nom puisque personne ne verrait de qui il s’agit). Bien. Et il vous a semblé logique, plutôt que de laisser peser le soupçon, de concentrer une attaque. Parce qu’en employant ces termes, vous avouez à demi-mot qu’il s’agit bien d’une véritable accusation dirigée contre deux personnes en particulier. On en revient à : pourquoi ne pas avoir déposé une requête pour laisser agir l’institution ? Ah, oui. Parce que vous n’êtes pas dans l’article 31 du CPC. Donc vous vous êtes orientés vers l’article 29 de la loi de 1881 : la machine judiciaire populaire. Drôlement plus rapide et bien plus efficace.

9/ Rappelons ici ce que recommande la charte éditoriale de « Sud Ouest » : « En matière de faits divers et d’actualité judiciaire, la règle est la publication de l’identité des personnes participant aux faits rapportés, sauf dans les cas d’exception prévus par la loi. Dans les cas où la publication d’une identité pourrait entraîner des conséquences indésirables (humiliation de victimes, polémiques indues, mise en cause du journal, etc.), le journaliste évalue le bien-fondé de la publication avec le responsable d’édition ou un membre de l’encadrement. »

Rappelons ici que la charte éditoriale de Sud Ouest est bien étrangement rédigée ; la règle est la publication de l’identité des personnes, sauf dans les cas d’exception prévus par la loi… qu’on ne mentionne pas autrement. En revanche, flot d’exemples pour les cas d’exception prévus par Sud Ouest, par interprétation de la loi :
humiliation (oui mais que des victimes, hein, le reste des gens, bof – à ce propos, #LeSaviezVous ? dans une procédure judicaire il n’ y a pas que des victimes et un auteur ! c’est fou ! ),
polémiques indues (comme PAR EXEMPLE taper sur l’institution judiciaire, merci, mais venez enquêter sur les conditions de travail dans une juridiction avant d’abreuver les braves gens de conceptions qui sont celles du Tiers-Etat face aux robins durant la Révolution Française),
mise en cause du journal (on imagine que Vincent Dewitte a dû, bien au contraire, être félicité par son chef de rédaction),
etc.

Toute publication est supposée être bien fondée. Si la question se pose, c’est que vous n’avez pas fait votre travail de journaliste.

10/ Là encore, la rédaction a respecté les principes déontologiques de « Sud Ouest », mais elle aurait pu tout aussi bien opter pour un choix différent.

Là encore, votre rédaction a témoigné d’une déontologie somme toute littérale : elle s’est appliqué à elle-même ce qui lui était convenable à elle.

Sauf que cela, ça s’appellerait de l’autodéontologie. Et ça n’existe pas.

 

Quelque part, dans le sud-ouest

Vincent,

à quoi songeais-tu ?
A quoi songeais-tu, lorsque tu as voulu aiguillonner le petit peuple par une annonce fracassante ?
A quoi songeais-tu lorsque tu frappais ton clavier pour former tes phrases simples ?
A quoi songeais-tu lorsque tu as estimé qu’un grand quotidien régional devait s’intéresser à ta trouvaille ?

Tu t’es prétendu journaliste « à tes heures perdues ». Comme l’on joue au golf, l’on informe. Comme l’on bêche le jardin, l’on écrit un article. Comme l’on fait cuire des cookies, l’on interroge ses sources. Jamais bien longtemps, donc, et de manière éparse au cours d’une vie. Étrange définition du journalisme que l’on trouve sous ta plume, Vincent. Il est aisé d’imaginer que ceux qui sont journalistes « à leurs heures retrouvées » ont goûté tes paroles.
Car par cette assertion, tu prétends élever l’exposé de classe de troisième au rang de thèse de fin de cycle ; il y a un temps pour tout, Vincent, et notamment, pour l’humilité.
Tu ne démocratises pas, tu ridiculises.

Car informer, laisse-moi t’expliquer, Vincent, en repartant du début ; informer disais-je, c’est – littéralement – imprimer une forme, laisser une empreinte, mouler à sa façon ; songeais-tu un instant que le matériau de modelage fût l’esprit des lecteurs ? L’esprit des gens, esprit qui, en masse, devient sans nul doute mille fois plus souple, comme la chaleur de mains mille fois apposées attendrit la pâte colorée que l’on donne aux enfants pour exercer leur motricité ?
Songeais-tu un instant que tu avais traité le cerveau humain comme un matériau ludique, vaguement parfumé, un peu dérisoire ? Songeais-tu un instant que, grisé par l’excitation du démiurge, ton acte allait emporter dégoût de tes pairs, tristesse de tes victimes – pire ; haine de tes cibles ?
Tu as oublié que l’esprit n’est pas fait de matière, Vincent. Tu as oublié que l’Homme filera toujours entre tes doigts. A quoi songeais-tu.

Tu es entré par la petite porte, tu n’as pas même pris soin d’essuyer tes pieds. Tu t’es dirigé droit vers tes victimes, beautés assoupies. Elles ont levé les yeux vers toi, des yeux empreints de sagesse. Elles ne te faisaient pas confiance – la confiance est l’écu des naïfs – elles t’autorisaient simplement à les suivre ; à défaut de te donner, elles te laissaient prendre.
Mais tu n’as pas pris. Non.
Tu as volé. Tu sais, Vincent, le vol, c’est une soustraction de propriété. Soustraire : tirer, attirer par en-dessous. L’objet reste ; le propriétaire change, et devient illégitime, mais de fait, il s’est attrait la propriété. Ce n’est pas l’objet que l’on vole, c’est la maîtrise que son propriétaire originel en avait.

L’objet est un en-soi, l’objet n’a de sens que lorsque tu interagis avec lui. L’interaction première c’est cette maîtrise, cette appropriation. L’objet n’est ni positif ni négatif. L’objet est neutre. En volant, tu as attribué un autre sens à l’objet de ton larcin. Un sens abject. Un sens que tu as donné à voir, que tu as brandi au bout de ta pique comme un fier sans-culotte, qui se repaît des applaudissements de la foule parce qu’il ne possède que cela pour exister. En volant, tu as usurpé. En volant, tu t’es senti devenir quelqu’un d’important.
Et alors, muni de ce pouvoir, tu as prétendu changer le monde, Vincent. Tu as agité ton chiffon rouge, tu as excité la foule, tu as bandé des ressorts dont tu connaissais le caractère inusable.

As-tu seulement songé que ce que ton vol t’a permis – hurler haro sur l’exercice trop léger d’une profession – c’est aussi ce dont tu témoignais ? Tu as prétendu être journaliste, tu as publié, et dans ta publication, tu jettes l’opprobre sur ceux dont tu dis qu’ils ont prétendu être magistrats, et ont jugé ? Il est temps de frotter de nouveau au tain brillant ta glace dépolie, Vincent. Il est temps d’observer tes yeux, ton visage, qui sont bien plus hauts que ton nombril.
A quoi songeais-tu, Vincent. Tu as fais l’office du sycophante : tu as gagné de l’argent en dénonçant. Fut un temps où c’était un métier. Tu aurais pu te réclamer de celui-là, sans que l’on puisse te reprocher de mentir. Mais tu n’as pas eu cette finesse. Tu as préféré te revendiquer d’un corps qui n’est pas le tien, en usant d’un stratagème qui n’est pas non plus le tien. Tu as voulu asseoir ta position bancale. Tu t’es fait le ramasse-miettes de la PQR, pour espérer pouvoir devenir, un jour, l’aspirateur de table de la presse nationale.

Car au fond, voici venir ton mobile : tu n’es personne, Vincent. Tu n’es pas journaliste, parce que c’est une profession. Tu n’es pas homme de société, parce que c’est le propre de l’homme humble. Tu n’es pas fiable, parce que tu rends déformé, brisé, détruit, ce que tu as pris.
Tu es une petite personne, parce que tu ne peux grandir que pour autant que les autres rabougrissent. Tu es vindicatif, jaloux, égoïste, coléreux. Tu as voulu que le monde entier te regarde à travers le prisme de la délation, Vincent.

Bravo, tu as gagné.

 

 

 

 

Pour savoir où se dirige ma colère, lisez le superbe billet de Titetinotino 

ainsi que celui de Padre Pio 

et de Chris PJ